Interview de Lucas Rocher
Comme une passation de flambeau
– Qu'est-ce qu'il faut savoir sur toi quand on ne sait pas qui tu es ?
– Ce 'on' est un auditeur de chansons ? un inconnu du bus ?
– Ce 'on' sera plutôt ceux que j'appelle les japprecinautes.
– Je suis né en octobre, je suis donc balance. Je fais des chansons, accompagné d'une guitare, depuis un certain nombre d'années. J'étais en trio pendant une dizaine d'années, dans le milieu plutôt chanson humoristique. Et désormais j'alterne entre des chansons humoristiques et plus nostalgiques, dans un spectacle solo.
– Tes textes sont-ils autobiographiques ?
– Pas que, mais oui, teintés d'expériences de vie, pas forcément les miennes. Le vécu est un sacré fuel pour savoir de quoi on parle et en parler avec pertinence.
– Tu écris tes chansons en partant des textes ? C'est ton processus d'écriture ?
– Oui, toujours.
– Et après tu trouves la mélodie ?
– On est tous un peu des mélodistes, parce que les intonations, les ruptures… Parfois il suffit de lire le texte pour se rendre compte que la césure doit être placée ici, qu'on va aller vers l'aigu sur telle fin de phrase… L'intention dicte la composition musicale.
– Et les accords viennent après les mélodies, pour soutenir ?
– Oui, et puis pour teinter quelques phrases de douceur, d'espièglerie, de nostalgie, ou de rentre-dedans.
– Volo, Wriggles, Joyeux Urbains, Lily Luca, Guilhem Valayé, Fatals Picards, Oldelaf… Ça fait un paquet d'auteurs-compositeurs-interprètes à guitare acoustique qui font de la chanson intelligente plus ou moins drôle et participent les uns aux disques des autres… C'est une tribu ? Vous êtes potes ?
– Oui, c'est un peu une tribu. Pour certains, ça fait 10 ans qu'on se croise dans des petites ou moyennes salles. D'autres comme Volo, Oldelaf, les Wriggles, Joyeux Urbains, sont des gens que j'ai écoutés, que j'ai appris par cœur, sur qui même quelquefois j'ai appris à développer mon jeu de guitare. Et aujourd'hui c'est un honneur d'avoir eu Oldelaf sur un clip, d'avoir eu un Joyeux Urbain sur un morceau de mon album, d'avoir fait plusieurs fois la 1re partie des Volo, d'avoir un des Volo à la co-écriture, d'avoir été aussi coup de cœur des Wriggles quand ils étaient rédac-chef Francofans. Pour moi la boucle est bouclée parce que ce sont des gens qui m'ont influencé, qui m'ont nourri, il y a comme une passation de flambeau.
Guilhem Valayé est le producteur de Premium, et il vient de sortir un très bon album, on est assez potes oui.
– J'ai lu sur les réseaux les déboires qui arrivent au chanteur indépendant que tu es, et sans doute aussi à plein d'autres, à savoir un patron de bar qui refuse de payer une prestation qui a pourtant eu un gros succès. Que faudrait-il mettre en place pour éviter ça, pour aider les indépendants ?
– En fait en France il y a déjà tellement de dispositifs en place pour réussir à garantir ne serait-ce que 1 cachet pour un musicien. Le problème, c'est que depuis quelques années il y a beaucoup plus de musiciens avec le développement de la MAO, et on se retrouve avec des groupes qui acceptent de jouer sous n'importe quelles conditions. Notamment gratuitement, sans être défrayés, sans avoir à boire ou à manger en arrivant, en blindant le bar de potes – parce que ce sont souvent des semi-professionnels qui sont déjà tellement contents de jouer. Je ne parle même pas des groupes de reprises : la soirée Tribute Queen ou Tribute Téléphone, c'est blindé. C'est décourageant pour des programmateurs qui essayent de faire venir des auteurs-compositeurs qu'ils respectent beaucoup, et qui se démènent pour mettre des affiches, mettre des tracts etc.
Là, ce qui m'a interpelé c'est le « On est déjà bien gentils de vous laisser une scène ». On a envie de répondre « On est bien gentils de vous ramener un public, qui est lui-même bien gentil de boire dans ton bar, etc. » C'est un peu humiliant de rappeler que c'est un métier, et de se faire ricaner au nez quand on demande simplement un minimum garanti, et qu'on a un tout petit peu conscience de ce qu'est un chiffre d'affaire d'un bar sur une soirée. Il y a encore quelques années, on pouvait nous garantir 200 ou 300 €, même dans les tout petits lieux, même en cash ou quoi… Aujourd'hui c'est « Ben on va voir, et puis on fera peut-être tourner un chapeau… »
Depuis que je suis en solo c'est plus simple qu'en trio en termes de négociation. Par contre pour faire les gros bras c'est moins simple quand je suis tout seul… avec mes petits bras. Faudrait que je me mette à la boxe peut-être.
– Tu animes des ateliers chanson dans des collèges. Ça fait longtemps ?
– J'ai été 10 ans prof de guitare dans une grande école de musique à Paris qui s'appelle Polynotes, avec qui je partage beaucoup de valeurs comme mettre en avant la pratique, faire des ateliers décalés. Et j'anime des stages pour les collégiens, pas dans les collèges mais dans les écoles de musique, où je fais travailler l'accompagnement musical. C.à.d. que pendant une semaine ils vont découvrir mes chansons, qu'ils ne connaissent pas, et trouver leur place dedans (cordes, cuivres, batteurs…) pour faire un concert 5 jours plus tard. C'est à la fois se tenir sur scène, savoir accompagner, savoir jouer en groupe, présenter un spectacle, le mettre en scène, trouver des idées d'inter-chansons… Tout ce que j'aime. J'adore la musique et l'arrangement de manière générale.
– L'Intelligence Artificielle semble aujourd'hui capable de générer des chansons qui tiennent la route. Comment lutter ? Faut-il lutter ?
– J'en ai fait une blague y a pas si longtemps puisque sous pseudo j'ai sorti une fausse comédie musicale de droite, qui s'appelle "Cancel, le Musical". J'ai généré tout un tas de chansons qui m'auraient coûté un budget de, je pense, un bon 150 000 € si j'avais dû payer un vrai orchestre et 28 choristes etc. Je l'ai fait juste pour découvrir, pour m'exercer, parce que ça faisait marrer mes potes. Ce sont eux qui m'ont poussé à le faire. J'ai énormément de musique sur mon ordinateur que je ne sors pas. Je dois avoir 5, 6, 7 heures de musique juste pour faire rigoler mes amis depuis 10 ans. Y a un projet qui va sortir cette année, ça s'appellera "Lundi Cauchemar", avec une fiction sonore, des courts métrages, des clips… Je crois beaucoup à ce projet, j'y travaille depuis 3 ans.
L'Intelligence Artificielle me va quand, en tant que scénariste, je lui dis « Fais-moi une liste des accessoires » ou « Rappelle-moi combien de fois tel personnage apparaît ». Par contre, quand des gens s'imaginent avoir composé un morceau, ou quand des graphistes s'imaginent avoir créé des images, alors que ce sont des morceaux générés… la confusion est presque du côté des créateurs. D'ailleurs, Jean-Michel Blanquer avait dit à la radio : « J'ai amené un morceau que j'ai fait. Bon alors c'est pas moi qui ai fait le texte, c'est pas vraiment moi qui ai fait la musique »… T'as rien fait mon gars ! T'as généré un truc et t'as osé y aller.
C'est déstabilisant, parce qu'il y a des métiers qui vont se faire vite abîmer, comme de la voix off, par ex. Je suis assez scié aussi des retours de grosses boîtes d'édition qui misaient sur des paroliers… Tu vois, Florent Pagny fait son nouvel album, jusque là ils cherchaient des chansons auprès de tel mec un peu réputé qui a sa guitare ou son piano. Et maintenant ils génèrent 80 morceaux par jour et disent à Florent de piocher. Donc je pense que c'est plus dans l'attitude qu'on a par rapport à l'IA, que l'IA en elle-même. C'est fascinant.
– La question c'est : quel est l'avenir de l'art et de la créativité là-dedans ?
– Tout à fait. Tant que l'IA reste un assistant et que la différence est faite… Aujourd'hui par ex c'est pas un très bon scénariste et c'est pas un très bon parolier, mais pour combien de temps ?
– Et c'est zéro en humour.
– Je suis d'accord avec toi. Et peut-être un des rares trucs sympas, comme des gens vont se dire qu'ils n'ont plus besoin d'apprendre la musique, ceux qui sauront encore la jouer, et improviser, ça va créer un truc. La musique live sera encore plus dingue.
L'IA est un désastre écologique aussi, c'est un vrai sujet.
– Les datacenters qui surchauffent derrière…
– Oui c'est ça. Avant l'IA déjà on se disait il faut ralentir la consommation d'énergie, et là y a un truc qui arrive, qui en fait x4, y a un moment ça va être très concret. Et puis le prix de l'énergie etc. C'est un vaste débat. Je ne suis pas très optimiste sur l'avenir de ça.
Préparer des nouveaux morceaux, se coltiner la salle avec les gens bourrés, le son pas terrible, les bars où ça parle, les lieux plus rock, les lieux plus punk… C'est du métier tout ça. L'IA ne permet pas ce gain d'expérience tout terrain, et de muscle en fait.
– Je te propose de regarder la liste des artistes chroniqués sur japprecie et d'en pointer 5 que tu apprécies particulièrement.
• Oldelaf
• les Goguettes parce que j'étais dedans, j'étais la doublure de Valentin Vander, j'ai fait 2 ans de tournée
• Émilie Simon, j'aime bien sa BO de La Marche de l'empereur
• Agnes Obel
• Volo
– As-tu d'autres artistes à suggérer aux japprecinautes ?
Guilhem Valayé et Nans Vincent, ce sont eux qui ont monté le label Bleu Pinces.
| 1 | Chien ou chat ? | Chat |
| 2 | Jeux de société ou jeux vidéo ? | Jeux de société |
| 3 | Premium ou freemium ? | Freemium |
| 4 | Desproges ou Coluche ? | Desproges 1000 fois |
| 5 | Volo ou Wriggles ? | Ah ça c'est dur, Wriggles parce qu'ils sont tous dedans |
| 6 | Facebook ou Instagram ? | |
| 7 | Salle de sport ou sport sale ? | (rires) Sport sale |
| 8 | CNews ou BFM TV ? | La peste ou le choléra ? NSP |
| 9 | Gauche ou droite ? | Gauche |
| 10 | Rouge ou vert ? | Vert |
| 11 | Nashville ou Clarendon ? | Nashville |
| 12 | Et donc, Stones ou Beatles ? | Beatles. |
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– Comment gères-tu le temps, la durée, dans tes chansons ?
– Attends, j'essaie de comprendre la question.
– Comment tu te dis « Là la chanson est bonne elle est finie », ou « Je veux la faire courte », ou « Je veux la faire plus longue » ?
– Je suis un grand fan de faire plein de versions, un grand amateur de 'feedback' comme on dit. Avant j'arrangeais beaucoup pour d'autres musiciens, puisqu'en trio j'étais avec harmonica violon qui sont des instruments pas faciles à arranger. On composait beaucoup d'intros, de ponts, d'outros. Maintenant je suis sur un format assez classique, entre 2 minutes 30 et 4 minutes.
Mais je ne suis pas du tout arrêté là-dessus, c'est intéressant, j'y réfléchirai.
– Et dans tes concerts ?
– Je me dis toujours que c'est 1h10, 1h15 en découverte, parce qu'il y a beaucoup de texte dans mes chansons. Je vais vraiment droit au but, tu as vu, même si j'ai quelques petites intros vraiment que guitare. Si par contre je vais voir un groupe dont je connais toutes les chansons j'attends un petit 2h de concert quand même. Mais en découverte je ne veux pas trop saturer l'esprit. -
• le vin
• le punk-rock
• les potes -
Clara Luciani
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La phrase
« Pour faire les gros bras c'est moins simple quand je suis tout seul… avec mes petits bras »
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luiwww.instagram.com/lucasrocher_ (22 Visites)
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…Et maintenant, écoutez !
- www.deezer.com/fr/artist/1190345 (17 Visites)
- open.spotify.com/intl-fr/artist/30peDrV5HrVT7nsYYtpbKe (19 Visites)
- www.youtube.com/@lucasrocherofficiel (21 Visites)
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Créé le27 février 2026
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Propos recueillis le 14 février 2026.
Merci à Lucas Rocher et à la médiathèque de Saran.